La sixième heure…

Chaque jour la sixième heure affichait fièrement son arrogance pourpre sur le réveil numérique, zéro-six-zéro-zéro comme il s’en souvenait de l’armée. Épaulée par une radio locale, elle l’obligeait à s’extraire du lit confortable et filer sous la douche, son cerveau tournait de toute façon à plein régime depuis de longues minutes. Dans un semi sommeil, son esprit répertoriait tout ce qu’il devait faire de sa journée, restait à accomplir dans sa vie, additionnait tout ce qu’il avait reporté, tout ce qu’il n’avait jamais eu les couilles d’entreprendre. Le rituel était bien ancré et très régulier, il se réveillait souvent avec un mal de tête, comment fatigué par une nuit de sommeil, comme épuisé de n’avoir pas pu lâcher prise. 

Sa femme par contre exhalait l’arrogance profonde d’un sommeil lourd probablement dû à une conscience plus légère. Elle balayait toujours le matelas conjugal de ses longues jambes, elle dispersait harmonieusement son corps pour mieux paralyser son mari au bord du lit. Ils ne se voyaient réellement que le week-end, ils se croisaient le reste de la semaine, se toisaient parfois, se jugeaient quotidiennement. Il lui arrivait souvent de quitter furtivement la chambre en devançant le jour pour conduire calmement son bolide sur des routes désertes au bitume humide et gras dans lequel il aimait retrouver les reflets des éclairages de rues et les feux de signalisation. Le ventre et l’esprit creux, quelques larmes finissaient par descendre se cacher dans sa barbe, les reflets de la route s’entrechoquaient, ses yeux gorgés troublaient sa perception hasardeuse et des esquisses d’évidences qu’il devait de toute façon nier noyaient sa conscience. Il séchait ses joues et rentrait pressé croissants et pains au chocolat à la main pour satisfaire la meute. Sa femme ne remarquait pas ses yeux bulbeux, ou pire elle le remarquait mais ne disait rien. Sa fille était déjà sur son mobile qu’elle ne lâchait plus même pour dormir. Elle était hyper connectée à Facebook et Instagram et déconnectée de la réalité, lui ne se souvenait plus de la dernière personne qui l’avait regardé sincèrement. 

Les cent vingt heures de la semaine l’étouffaient, impossible de trouver du temps, de se poser même pour manger à midi, il engloutissait la nourriture comme on gave une oie, il avait souvent cette image d’entonnoir en tête. En soirée, le chemin du retour lui permettait de déloger le stress de ses épaules raidies, du moins l’espérait-il car le monde tentait le même exploit pare-choc contre pare-choc. Il rentrait tard, buvait parfois un verre de Jim Beam, se couchait seul, il avait qualifié ses nuits chez son psy de courtes et inutiles. 

Sa deuxième option matinale réservée au dimanche cette fois consistait à profiter du sommeil tardif de la tribu pour se masturber sous la douche sans bruit et évidemment sans plaisir, en vitesse pour extraire une énergie grandissante qui lui rongeait le ventre et les nerfs, un geste désespéré qui apportait plus de tristesse que de soulagement. Il devait parfois jouer les voyeurs pour retrouver le corps de sa femme qui l’enivrait toujours, il volait l’image de ses courbes par l’entrebâillement de la porte de la salle de bain. Cet exutoire était incontournable puisque la même scène était brillamment interprétée chaque samedi soir. Elle le provoquait volontairement en restant longuement immergée dans sa baignoire comme empoignée contre sa volonté par des millions de bulles alors qu’il l’attendait combattant la fatigue avec l’espoir d’un puceau.    

Elle revenait enfin se coucher, elle l’embrassait sur le front en murmurant un « je t’aime » transparent et insipide comme pour anéantir toute tentative d’intimité. Elle ne s’encombrait plus d’excuses, de mensonges, ni de fausses migraines pour le tenir à l’écart, le tact ne l’avait jamais étouffée. Avait-elle un amant? Jeune, beau, bronzé, prof de sport, il respirait mal à l’idée que d’autres mains caressent celle dont il espérait encore un fond d’affection. Il avait un temps envisagé voir une professionnelle du sexe mais son éducation et sa morale l’en avait toujours empêché. Il n’aurait été capable de rien, il le savait. Il était déjà ridicule avec sa femme, inutile de payer une pute pour un deuxième round ubuesque.  

Il continuait malgré tout d’être attentif, prévenant et protecteur, non par envie mais c’était le seul moyen de se préserver une conscience acceptable, au moins il continuait d’assumer son choix familial. C’était le minimum que la société attendait de lui, il devait correspondre. Son état d’âme était parti avec l’eau de la douche depuis longtemps. Plus personne n’était soucieux de savoir s’il était encore heureux. C’était pareil pour tout le monde pensait-il, cette option réconfortait, c’était moins difficile à supporter, c’était aussi sans doute pour ça que le bonheur des autres dérangeait tant. Ces collègues qui semblent toujours vivre une existence formidable, ces gens qui vous éclaboussent de bonheur et de sourires étrusques finement ciselés dans un individualisme fétide. Il ne supportait plus cette farce de nirvana qui le renvoyait perpétuellement aux limbes de sa tristesse.  


Sa fille…

Sa fille était devenue l’archétype de la jeune pétasse à la personnalité façonnée par l’escalade ostentatoire de cadeaux visant à compenser l’absence de ses vieux trop occupés à accélérer leurs carrières de lèche-culs dans des compagnies d’assurances. 

Une très jolie petite blonde de vingt-et-une piges, sourire albâtre, yeux rieurs, voix douce qui dissimulait une volonté féroce. Tout lui était dû, c’était un fait, une vérité, un acquis non négociable. C’était une princesse, l’impératrice du selfie, la reine du commentaire, une amazone du like. Son existence virtuelle ne camouflait aucune vie médiocre, aucune tristesse ni blessure d’enfance, elle avait simplement élu domicile sur le net, elle vivait dans le cloud, elle exposait sa vie sur son compte Facebook, Twitter, dans ses tutoriels Youtube. Chaque média avait sa propre utilité même si les communautés se ressemblaient. Facebook pour les likes, coups de gueule et les clashs, Twitter pour l’info rapide, Flickr pour les photos plus travaillées, Tumblr pour les plus osées, Pinterest pour les inspirations, Instagram pour les selfies, elle avait pris soin de ne pas connecté les comptes pour éviter d’être redondante. 

Son bien être était proportionnel à la quantité de commentaires, son humeur se mesurait en jalousies grossières des copines surnommées «Ma chérie» la plupart du temps. La devise de son petit empire était : «Je poste donc j’existe, j’ai donc je suis», c’était son évidence, la vitrine de son méga store à fantasmes. L’attention ne suffisait pas, elle devait sentir l’envie de celles qui n’auraient jamais sa chance. Elle était consciente du côté malsain mais s’en soucier était synonyme de faiblesse. 

Ça fonctionnait donc elle s’octroyait le droit de continuer c’était même cet aspect qui l’excitait le plus. A croire que le monde aimait témoigner sa souffrance en salivant sur sa vie. Il lui fallait aussi accepter un quota de médisances et de calomnies toutes aussi importantes pour renforcer son influence, comme pour créditer, presque légitimer sa présence car le bien n’existe pas sans le mal. Elle dominait une vraie petite secte et comme tout gourou elle était toujours consciente de la réalité mais se devait de nier certaines notions.     

Elle ne vivait pas à Aberdaele, ville de ploucs comme elle disait, elle maîtrisait le mépris comme personne et vomissait ce monde d’ignorants dont certains réussissaient encore sans électricité, sans Iphone, sans contact avec la civilisation dont elle ne comprenait pas qu’on puisse s’en passer. Vivre seul c’était pour les morts, d’ailleurs tout ressemblait à un cimetière, froid, sale, sans vie et pire que tout sans wifi. 

Chaque année, la première quinzaine d’août l’obligeait à revenir deux semaines dans le manoir familial en dehors de la ville, près du lac Gurley, revoir ses parents, ses grands-parents, les cousins, les oncles, tantes, la présence de sa famille augmentait d’un dixième la population globale de la ville. Contrainte de donner signe de vie dans un monde de morts, elle détestait cette période de l’année alors que ses chéries relançaient les concours de selfies vacances, cocktails, plages, night-clubs et les incontournables photos de plats de restaurants huppés. Elle appréhendait cette année bien plus que les précédentes, impossible de laisser son blog et ses comptes à l’abandon, elle devait trouver une solution pour se connecter. 

Elle s’était déjà retrouvée dans ce cas de figure le jour où elle avait retrouvé son Iphone dans le siphon des toilettes d’une boite de nuit, complètement beurrée, bousculée par une arrogante qui voulait pisser partout si on ne lui laissait pas la place, elle avait lâché son saint Graal, sa ligne de vie dans la flotte jaune. Elle avait hurlé de toutes ses tripes, insulté l’autre conne, pleuré une petite heure le temps que le jour se lève et qu’elle puisse faire chauffer la Visa de papa comme un croissant matinal.

Elle n’était en rien responsable de son mode de vie, elle avait toujours pensé que c’était la faute de ses parents, ils l’avaient construite telle qu’elle était, elle ne pouvait que subir, elle était la grande victime de l’amour à distance. Elle répétait parfois qu’elle était née gentille mais que le diable était venu lui acheter son âme en Prada, comment refuser? disait-elle en faisant un clin d’œil. Elle dirigeait son petit monde et son petit monde semblait s’y soumettre docilement. Personne ne pouvait rien lui refuser, certains avaient essayé mais elle avait un programme spécial sur les médias sociaux pour ces indésirables. Elle bâtissait des rumeurs complexes qui détruisaient les vies des ces inconscients. C’était une de ses grandes passions, un jeu avec les copines qui pouvaient elles aussi devenir des cibles à tout instant. Elle était douée et très dangereuse. Une gamine de merde professionnelle.  


Son père…

Son père souffrait d’une retraite intolérable, il refusait l’inactivité offerte et pourtant il y plongeait aveuglément comme attiré par un aimant trop zélé. Les douleurs physiques se multipliaient, il dormait de plus en plus le jour, de plus en plus mal la nuit et son moral subissait les effets nauséabonds d’une estime personnelle dévastatrice. Son père débutait la fin de sa vie qui n’avait pas été à la hauteur de ses espoirs, il semblait vouloir régler ses comptes avec tous ceux dont il estimait qu’ils en étaient la cause. Du moins, en apparence ça y ressemblait car si sa véritable souffrance se manifestait sous des traits de violence verbale, en fait il hurlait à l’amour. Il se sentait inutile depuis sa retraite forcée, lui qui avait toujours fait preuve de disponibilité permanente pour les autres, il se sentait maintenant isolé, perdu, abandonné.

Son petit fils était sa lumière et plus il l’aimait, plus il détestait sa femme et son fils, c’était proportionnel comme un vase communicant d’affection. Il avait abandonné moralement sa propre progéniture quand celui-ci eu un fils comme par volonté de le remplacer dans son rôle de père. Le grand-père devenait le père car son fils était de toute façon incapable de tout. Le vieux lion pensait toujours être le seul garant, il voulait encore être indispensable. Son fils lui avait donné un petit-fils. Il le lui avait donné comme il disait.

A l’époque l’oligarque avait témoigné beaucoup d’amour à son gamin mais il semblait tout vouloir reprendre depuis ces dernières années. Son fils ne l’appelait plus papa depuis longtemps et leur relation s’était détériorée lentement avec une régularité laconique. Comment en était-il arrivé à détester autant son propre sang ? Son fils se posait la question inconsciemment tous les jours. Qu’avait-il fait pour en arriver à ce stade qu’il avait pourtant deviné de loin ? Avait-il manqué de respect à son vieux ? Qu’avait-il oublié de faire ? Avait-il oublié un anniversaire ? Il ne trouvait rien qui justifiait la haine qu’il ressentait de son paternel. Il se sentait abandonné tardivement, lui aussi isolé, perdu. Si la vérité sort de la bouche des enfants, les parents ne mentent jamais, il était abhorré sans raison apparente comme pour lui faire payer l’addition d’une vie manquée qui n’était pas la sienne.

Il avait épuisé des sabliers à comprendre que la haine du patriarche et ses reproches étaient le fruit d’une déprime profonde, d’un immense mal être qui se déclarait parfois dans des silences bien plus violents qu’une gifle. Ce fils accusé de tout s’était remis en question et en avait souffert mais son vieux père persistant dans son agonie avait brillamment livré son mal être aux yeux de tous. Personne ne pouvait plus ignorer les raisons de son attitude. Personne ne souhaitait y remédier non plus. Sa femme restée pourtant proche de lui par amour ne savait plus comment faire, elle l’aimait toujours mais en avait oublié les raisons, il avait tout fait pour. En vociférant sa solitude, il avait éloigné son monde et il pensait devoir continuer pour être entendu. Seul l’échos silencieux de ses intentions pouvait encore lui répondre.  

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